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Brisons
la glace

Spécialiste du monde des glaces, Nicolas Dubreuil raconte les circonstances dans lesquelles s’est faite la venue à Paris de ses amis Ole et Adam, chasseurs groenlandais qui n’avaient jamais quitté leurs terres. Preuve que de la banquise à la périphérie, il n’y a qu’un pas, qu’on franchit avec joie.

Je suis Nicolas Dubreuil, chef d’expédition Arctique et Antarctique. Ma vie est rythmée par des allers-retours entre Paris et les régions polaires. Je vis plusieurs mois par an dans le petit village reculé de Kullorsuaq, à l’extrême nord-ouest du Groenland, à moins de 1500 km du Pôle Nord, le dernier bastion de chasseurs traditionnels groenlandais. J’y côtoie Adam et Ole. Je passe beaucoup de temps avec eux, je connais leurs familles, je mange leur nourriture. J’ai appris leur vie, leurs désirs, leurs rêves, mais aussi leurs problèmes et leurs peurs.

Très éloigné de Nuuk, la capitale groenlandaise très moderne, l’avenir de Kullorsuaq et de tous les petits villages du nord va se jouer dans les cinq à dix années à venir. Sous la pression d’organisations environnementales, un moratoire européen sur la chasse au phoque les a mis au banc des accusés depuis plusieurs années. Aujourd’hui, les chasseurs groenlandais ont besoin de s’expliquer. D’expliquer leur nécessité impérative, vitale même, de chasser le phoque et de pouvoir en commercialiser les peaux. Rien ne pousse dans ces villages reculés du Nord Groenland. Les températures extrêmement basses (jusqu’à -40°C) empêchent tout élevage ou culture. Le phoque est donc le principal moyen de subsistance des populations locales.
C’est pourquoi en 2013, j’ai proposé à Adam et Ole une aventure un peu particulière : une expédition inversée, un aller-retour vers notre monde qui convoite les richesses de leurs terres mais dont chacun ignore tout de l’autre. Le but de ce voyage était de provoquer la rencontre entre les derniers chasseurs du Pôle Nord et les Européens du continent. Que chacun, les yeux dans les yeux, exprime ses envies, ses espoirs et ses craintes face à l’avenir complexe qui s’annonce dans les régions polaires.

C’était la première fois qu’Adam et Ole quittaient Kullorsuaq, petit village sans route, sans voiture, sans arbre, perdu au bout du monde. Un véritable périple pour eux. Leur plus grosse crainte : la chaleur. Le cri d’Adam à la sortie de Roissy : « Kryanak! Qujanaq! Dieu merci, il fait froid! »

Contrairement à beaucoup d’idées reçues, le Groenland est un pays résolument moderne. Le moindre petit village a sa propre liaison satellite et plus de 60% de la population possède un profil Facebook. Adam et Ole avaient déjà vu des immeubles, des forêts et des plages à la télévision et sur internet. Mais c’est autre chose de le vivre. Autre chose de marcher dans le sable, de sentir une fleur, de caresser l’écorce d’un arbre, de grimper sur une branche.

«Tupinara, tupinara, tupinara… incroyable, incroyable, incroyable » n’arrêtaient pas de répéter les deux compères. Sur le périphérique, lorsqu’une moto nous frôlait sur la gauche, Ole ne pouvait retenir un «ili ili ili», l’ordre qu’il donne à ses chiens pour tourner à droite lorsqu’il se déplace en traineau. En balade au Jardin des Tuileries, ils ont trouvé les auto-tamponneuses très faciles à conduire. C’est comme lorsqu’ils essaient d’éviter les blocs de glace en bateau. Ils ont raflé toutes les peluches du stand de tir. Ils sont nés avec un fusil dans les mains. Au pied de la tour Eiffel, leur intérêt ne s’est pas porté sur la Vieille Dame dont l’utilité les a laissé pantois mais sur les pigeons, une des rares traces de nature sauvage dans la capitale. Pas de problème avec la gastronomie française mais les tomates ne sont pas leur mets favori. Les olives, par contre, ont apparemment le même goût que les intestins de perdrix des neiges.

Lors de leurs conférences, les auditeurs, venus par centaines, ont été touchés par leur étonnante sincérité et leur volonté de partage. Les idées reçues sur ces chasseurs d’ours et de phoques sont tombées, les unes après les autres. Non, ce ne sont pas des tueurs sanguinaires. Oui, ils respectent ces animaux, bien plus que nous respectons nos poulets élevés en batterie. Oui, ils versent une larme lorsqu’une petite fille vient les embrasser car ils sont loin de leurs enfants.

Adam et Ole ne sont pas naïfs. Ils sont conscients que notre modernité, stressante, violente, est le futur de leurs enfants. Mais ils ne cherchent pas à la combattre. Pas par fatalisme, plutôt par acceptation. C’est ainsi que leur peuple a toujours survécu. En harmonie avec le cours des choses. Tout au long du voyage, j’ai été surpris par leur facilité d’adaptation. Ils ont appris en quelques secondes à se servir d’outils qu’ils n’avaient jamais vus. Ils se sont appropriés des endroits totalement nouveaux avec une simplicité déconcertante, bien plus rapidement que je ne l’ai fait chez eux. Ils ont compris ce besoin absolu de s’ouvrir sur cette société qui va, de toute façon, bientôt les envahir. La nécessité pour leurs enfants d’apprendre l’anglais et d’aller au devant de leur avenir, pour mieux l’accueillir et le maitriser.

Presque deux ans après, quand j’interroge Ole sur son plus beau souvenir, il ne cite pas sa première balade en voiture, ni le film en 3D de la Géode, ni sa première baignade. Aujourd’hui, il retient de ce voyage la gentillesse et le chaleureux accueil qu’ils ont reçu. Et finalement moi aussi. Car à travers eux, j’ai redécouvert mon propre pays. Toutes les personnes que nous avons croisées étaient réellement curieuses et heureuses de les rencontrer. La sympathie qu’ont suscité Adam et Ole m’a profondément touché. Ces grands enfants m’ont donné un nouvel aperçu de mon propre monde, ce qui, je dois l’avouer, m’a plutôt rassuré.

Il fallait garder une trace de cette aventure. L’auteur-réalisateur Sébastien Betbeder a ainsi réalisé une fiction courte où Adam et Ole jouent leurs propres rôles face à deux bobos parisiens, Thomas B. et Thomas S. C’est ainsi qu’est né le court-métrage « Inupiluk ». Et c’est grâce au succès inattendu de ce film que nous pouvons aujourd’hui vous inviter chez eux, à Kullorsuaq.

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